Montagnes au-dessus de l'Eyrieux. Je n'y retournerai sans doute jamais, quelques hectares de cette terre m'ont été interdits en punition de mon impiété familiale. Première fille de l'unique fille qui claqua la porte de la maison paternelle, j'hérite de ce qu'il n'était pas encore possible de lui faire, la renier tous ensemble. Depuis cinquante ans, à elle on fait mine changeante, assis sur l'or de la terre que l'on gratte résigné en se tenant douloureusement le dos ah tu as bien fait de partir, et tu préfèreras sans doute un peu d'argent plutôt que ces vieux châtaigniers qu'il faudrait abattre ? Mais parfois la lèvre se retrousse, on montre les dents en lui faisant comprendre que puisqu'elle a choisi de les quitter et de faire son nid ailleurs (et elle a réussi, n'est-ce pas, tu as de la chance), elle doit avoir la décence de tout laisser à ceux qui restent pour s'occuper de la grand-mère et qui se sont sacrifiés pour tirer quelque chose de cette mauvaise terre. Mes cousin, cousines eurent ainsi toute leur enfance maternée par la mère de ma mère, formant irréfragable noyau dans la montagne ardéchoise, le long du doux chemin bordé de digitales qui va d'une maison à l'autre, franchit les cultures en terrasse, les cerisaies ; ils couraient avec les chèvres, les chevaux, à la chasse tandis qu'elle ramassait les cèpes dans ses deux grands paniers, quitte à laisser là les cèpes en tas sur la mousse pour remplir plutôt les paniers de girolles.
Ma propre enfance fut dorée dans la campagne périgourdine, près du cœur de la mère de mon père.
Enfant j'allais peu en Ardèche, c'est à dire on m'y emmenait peu ; et si j'étais naturellement disposée à connaître en plongeant entière dans la terre, je ne l'étais pas à faire corps avec une famille qui ne souriait que les mains derrière le dos.
Devenue adulte j'ai songé que je m'y étais mal prise et que je devais être plus présente, et puis écrire plus souvent, téléphoner. Mais l'intérêt a trop de sens. Oncle, tante, cousin, cousines, vous ne m'êtes rien, pas plus que je ne suis pour vous.
Elle, ma grand-mère d'Ardèche, était dévouée, elle aimait tous ses petits enfants, les embrassait, les écoutait, les débarbouillait et les nourrissait avec égalité. À la mort de mon grand-père elle ne se décida pas à trancher dans la complexité de ce qui la liait. Elle refusa de partager sa vie entre les deux campagnes ; peut-être aussi préféra-t-elle d'abord respirer à pleins poumons la liberté de vivre sur cette terre, elle qui avait enchaîné les servages, depuis menue jeune-fille placée comme bonne dans une famille à l'âge de douze ans. Elle aima alors pouvoir rester au chaud dans son lit en regardant dorer la lumière du matin. Elle resta dans sa maison, ne changea presque rien, sauf la nouvelle habitude d'aller plus souvent rendre visite deux ou trois jours à sa soeur et continua à s'occuper de mes cousins, à préparer les repas pour tous ; elle accepta quand même un jour, du bout des lèvres, l'installation d'une douche (dont on ne manqua pas de réclamer la moitié du paiement à ma mère).
Elle mena un double-jeu maladroit mais têtu, en nous faisant parvenir des colis de châtaignes, parfois en cachette elle glissait dans les valises des photos et des objets personnels. Elle rassura ma mère sur son amour jusqu'aux derniers instants.
Quand elle est morte je ne l'avais pas revue depuis plusieurs année, de cela je ne suis pas fière même si je sais aussi parfaitement que ma dernière visite avait été pleine de silences gênés ; notre raison de nous aimer, c'est à dire sa fille, ma mère, n'était pas là pour nous lier.
On interdit ma présence à l'enterrement de ma grand-mère, je n'ai pas pu tenir la main de ma mère ce jour-là.