17.06.2009

Loin, la cellule, en plein champ

"Lombez, tombé d'évêché en sous-préfecture, et de là déclassé encore en chef-lieu de canton, du haut de son roide clocher octogonal à quatre étages contemple son coeur mort, où les halles vides aux poutrages de bois font écho de l'autre côté de la rue à la façade clôturée de la sous-préfecture en déshérence. Un chat traverse la rue, deux ou trois vieilles femmes, dans la bénigne chaleur aquitaine, tricotent sur le seuil de leur porte et semblent posées là pour attester le silence. Quelque chose de rebuté et d'aride flotte autour des moellons jaunes de la cathédrale, qui s'effrittent au soleil comme le tuffeau de Saumur, mais, le long de la Save que traverse un petit pont, il y a une jolie lumière mouillée sur les feuillages (...) En visitant ces bourgades dont aucune, en dehors d'Auch, n'approche même de loin les cinq mille habitants –et cela dans un département qui a compté quatre évêchés et quatre sous-préfectures– on mesure l'ampleur des drames du déclassement administratif, la capitis deminutio brutalement infligée à des cités naines et sans ressources, et qui, dans la mesquinerie sournoise et camouflée du désastre, atteint à un pathétique balzacien. Avec le greffe et l'officiliaté, le palais épiscopal et la sous-préfecture, le peu de sang, ou plutôt de lymphe, qui les animait encore a disparu : le silence hargneux, agressif des ruelles pavées de Lombez ou de Lectoure est celui des veuves qui se cloîtrent, inconsolables moins encore du mari perdu que du douaire dissipé." Julien Gracq, Carnets du grand chemin (1992, voyage de 1976 ?)

1887.jpg

Seize juin deux mille neuf, Lombez est juste un petit peu trop loin de tout encore et rassemble ses franges sous les couleurs fanées de ses crépis ou celles furieuses des coups de peinture, elle ne montre que des chats maigres et pouilleux, on l'entend à peine par une fenêtre ouverte. Les façades y semblent toutes s'être figées à la vue de l'amère déchéance en cours d'une bourgeoise muette qui se laisserait aller, peut-être encore un jour ou deux, ou dix ans, le temps que celui-ci ou celui-là décide de livrer la ville. Elle ne sait pas ce qu'elle va préférer, alors elle retient sa respiration et se fait toute petite. Car quel cours prendra alors le flux souterrain qui ne s'entend pas ? De quelles sources viendront les flots d'intérêts et où se déverseront les boues proprettes des intentions ? On recoudra l'hymen, on dotera les belles. Welcome. Les plus teigneux accrochés là enverront mille regrets menteurs aux cadets dispersés par le vent sauvage de la mobilité, mais longtemps partis aspirés par le monde ceux-ci reviendront, sans doute chassés par des vents contraires, ils reviendront en bataille vers ce cœur de petite ville pour la ranimer, la conquérir, peut-être même simplement y vivre en ayant apporté avec eux la sagesse qui se sera écoulée des plaies de l'arrachement. On sera peut-être loin de tout, et ce sera très bien. Tout le monde réapprendra à vivre ensemble, tous les jours, à longueur d'année ; la (bonne) volonté se conjuguera à l'impératif. Est-ce que le bon grain de l'humanité sera pour un temps égoutté de son ivresse ?

Le long des routes sinueuses il y a des herbes folles où se mêlent quelques avoines. Sur les riches routes des crêtes on pourrait toucher les toits des fermes allongées ou tapies entre les arbres. Collines, haies vives où explosent les fleurs des mûres, champs qui bordent de minuscules bois. Friches, assolement. À perte de vue des cultures, des champs, des collines. Bientôt tout cela peut-être à pied ou en vélo, il faudra attendre, pour voir plus loin, que notre énergie musculaire nous y porte (sinon tant pis mon ami, nous rêverons).

Sur les hauteurs de Lombez, par la vieille route qui mène à Saramon, un s'est lancé à planter du lin. J'en ai des images fugitives, le souvenir d'un ruban au matin, d'un bleu hollandais si frais ; à midi une nappe alourdie mais du violet le plus tendre ; ici des turquoises délaissées sur une mer céladon piquetée de délicats points de poste blancs, qui chahutent, ce sont les papillons ; puis sous le vent, sombrant au vert, comme une eau dormante un jour d'orage. Une flaque d'aigue-marine sous la lune.

Un jour, à mi-chemin, nous aurons comme ces moniales entrevues et laissées à leur paix, le même discret fou-rire, cet intérêt détaché ; la simplicité soyeuse du choix d'un habit.

 

 

croisée

 



17:02 Publié dans l | Lien permanent | Envoyer cette note