03.07.2008

Mille et mille et un mot

(Coursive d'un bateau, du continent à l'île. Dans la file d'attente pour les cabines).
Elle se retourne vers lui d'un air préoccupé, sourit rapidement en guise de bonjour et lui parle en pointant du doigt différentes lignes sur son billet. Elle questionne, mais elle questionne dans une langue inconnue. Oh oh, doucement, vous ne parleriez pas un peu anglais ? An-glais ? Allemand ? Deutsch ? Espagnol ? (Soupir) Il lui montre du doigt le comptoir. Loin, d'accord. Renseignements, là-bas. Et il se détourne, mais pas assez pour ne pas voir qu'elle ne s'est pas détournée, qu'elle semble toujours préoccupée, triste aussi, peut-être bien, voilà qu'elle se mord les lèvres et ses yeux sont un peu perdus. Elle n'est ni belle ni laide, juste là à ne rien comprendre et à ne pas pouvoir se faire comprendre. Hem ? (d'un geste, celui de boire). Elle lui dit quelque chose et le sourire revenu c'est sûrement pour dire oui. Bon, vous gardez mes sacs d'accord ? (d'un geste encore, il montre ses yeux, les sacs et l'endroit où il va aller). Elle lui fait plusieurs fois oui de la tête en souriant beaucoup.
Elle est brésilienne de Gurupi, elle va chez sa cousine qui est mariée à un français ; non elle, elle parle chinois, son père lui a toujours dit que c'était plus important. Un mécanicien de bord qui passait par là s'en allant dîner a pu traduire à chacun un peu de leur essentiel. Puis toute la soirée est passée à essayer de se comprendre ; papier, crayon à portée de main ainsi que son petit dictionnaire bilingue. Ils cherchent les combinaisons de mots signifiantes, répètent à l'envi les formules courantes. Elle a une étonnante mémoire des mots nouveaux, lui pas trop, il doit les écrire, les écrire encore pour les fixer. Tant de mots qu'il oubliera demain. Elle se fatigue quand même, ils sont exténués tous les deux. Ils ont dîné aussi, presque en silence mais sans gêne. Ils ont fait le tour du bateau. Comme ils ne peuvent pas se comprendre bien longtemps ils auraient pu en rester là mais la situation, la musique de la langue le font sourire et penser à ce film qu'il a vu il y a longtemps, Maine-Océan. Alors il lui ouvre les portes en grand, il lui prête un pull pour se promener sur le pont, il l'accompagne maintenant en silence mais en silence amical. Peut-être qu'elle aussi a vu un film où un type déambule en Amazonie puis de pirogue en pirogue arriverait...  Arriverait où ? Non, d'abord ce serait elle qui chercherait à se rapprocher du bord en pirogue.  Il aimerait bien lui parler de Maine-Océan, lui dire le retour, perdu entre les langues de sable et les courants d'eau de mer, cet étonnant désert de sable et d'eau sur nos côtes françaises. Le désarroi de l'horizon de sable et son frisson en y repensant. C'était au milieu de rien et il aurait voulu que dure longtemps encore cette errance marine, ces rencontres nécessaires alternant avec des solitudes inéluctables. Alors qu'au début tu vois, c'était plutôt des rencontres fortuites et la solitude... Bah, je ne sais plus en fait. La fin du film, elle s'étire, elle s'étire dans mon souvenir, elle s'étire, plus personne ne parle, je crois qu'il n'y a pas loin entre le bateau et le bord mais à cause des îlots de sable et les baïnes, il revient en zigzaguant tu comprends ? Et il revient sur de petites embarcations alors ça tangue aussi, tu comprends ? C'est fragile et ça tangue et c'est beau si tu savais comme c'est beau ce retour qui n'en finit pas, il ne faudrait pas que ça finisse sinon toutes les rencontres qu'il a faites seront finies en quelque sorte. Oui finies, un peu...
Elle le regarde en souriant, elle lui a touché l'épaule. D'un geste (elle bat doucement des doigts devant ses yeux), elle lui fait comprendre qu'il a dormi, peut-être dix minutes (la main grande ouverte, deux fois). Elle s'est rallongée près de lui sur le pont qui n'en finit pas d'être tiède sour leurs dos. Ils rient. Le silence revient. Demain petite fille je ne te reverrai plus, mais je suis content. Regarde, les étoiles... Comment on dit étoile en brésilien ? Céu ? C'est étoile ce mot ? Star ? Estrela ! Voilà, estrela... J'aimerais tellement passer l'équateur une fois dans ma vie et voir la Croix du Sud, et la Voie Lactée, depuis l'autre hémispère. Voie Lactée ? Mille, mille estrelas ?
Mille et mille et un

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01.07.2008

Pause lecture (indéfiniment)

Je n'écris rien parce que je n'ai rien à dire. À faire ? Pas plus. Ces derniers temps, j'avais fait de ma vie un indispensable rouage et je ne suis plus qu'un rouage. Être un rouage ne me plaît pas, ne plus être indispensable encore moins.

                                      -{O.O}-

 

 

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Hors (saison, limite, hors d'atteinte... hors du temps)

Périple. Une nuit de juillet, entre Athènes et Corinthe, la lune était un cil rouge sur l'horizon. Il faisait enfin bon après une journée dans la touffeur de Delphes. Itea d'abord et de violents contrastes de couleurs : l'exploitation de bauxite qui met à nu la roche rouge, la ville damassée de blanc, et les bleus ciel et mer. Puis des milliers d'oliviers qui ondulent en vagues grises, des milliers d'oliviers, les plus hauts que j'aie jamais vus, et autant de cigales (en une hypnose visuelle et auditive). Sur la route qui montait alors au milieu de rien, je n'ai pas cessé de me demander ce qu'il pouvait y avoir de si exceptionnel là-haut : sur la carte, Delphes est à plus de 500 mètres d'altitude, au-delà c'est le Mont Parnasse mais on ne voit rien de la route, que les Phædriades qui semblent vouloir s'écraser de toute leur hauteur. Premiers pas sur l'agora romaine, puis tout est là.

Un soir de retour d'Epidaure, passablement énervée de n'avoir pu être seule un seul instant dans le théâtre –à ne pouvoir que penser disparaissez ! à tous les autres visiteurs qui ne savaient que dire de bas en haut tu m'entends ?...–  le cimetière de Galatas, mais comme tous les cimetières orthodoxes, mais comme toutes les nuits, illuminé de centaines de petites chandelles votives.
Le vent dans les cyprès, le faible bruit des vagues, les bougies sur les tombes. Instant... (parfait).
Ce qu'une carte postale d'été ne montre pas c'est la poussière générale, la sécheresse qui fait un voile permanent sur tout, l'uniformité avec les vagues grisées des oliviers. Taches de couleurs : les citrons, les oranges. Le matin, le soir, d'ailleurs, on lave à grands jets d'eau les trottoirs, on tente de rafraîchir autant que d'aviver.
À Galatas, cherchez la vieille dame boulangère   –la robe noire de la carte postale, avec son long tablier aux petites fleurs nombreuses et sombres, le visage buriné, les yeux noirs aussi– et le sourire soudain, mon bonjour en grec n'est pas au point c'est sûr. Elle cuit le pain et enfourne aussi les plats à gratin du voisinage. Savoir si c'est parce que les gens n'ont pas de four ou parce que cela leur évite de surchauffer leurs propres maisons ; mais pour savoir, demander, et en grec.

Histoire de cimes (sommets). La très longue barre montagneuse qui est mon horizon a livré ce matin un petit secret.  Un temps exceptionnellement clair pour août a laissé apparaître le ruban rocheux et presque en face là-bas, un seul sommet enneigé. Neiges éternelles ? (parce que j'aime beaucoup beaucoup) Glacier ? Un peu les deux sûrement. Mais cette imprécision-là ne m'a pas empêchée d'en déduire avec une rigueur mathématique (perspective et carte aidant, et il est permis de rire) que c'est donc l'Aneto (3404 mètres), le plus haut sommet... En ce jour d'août, comme un cadeau.

Une tarte aux prunes, il m'avait fallu plus d'une heure pour la faire et elle a été mangée en dix minutes. Ce sont de délicieuses prunes de jardin mais il faut beaucoup trier puis disposer joliment en fleurs les petits quartiers. J'ai fait cela en écoutant une Fantaisie de Schumann. Il y a des moments comme ça, délicieux aussi. La veille déjà une autre tarte aux fruits, mais en écoutant les informations à la radio. La tarte avait un goût amer.

Plus tard, les promenades. Je viens de revenir de ma campagne où le soleil se fait rasant. C'est très beau. On peut faire des kilomètres ici sans voir personne sur le grand tapis des champs. De nombreux champs sont finement labourés, d'autres montrent déjà des premières pousses vert tendres, tandis que les taillis sont dénudés, les arbres au couteau, les feuilles pourrissant avec élégance. Ce matin j'ai vu le cadavre d'un renard sur le bord d'un chemin, il se fondait déjà dans les feuilles. Splendeur graphique et avec cette lumière rasante c'est carrément (6x6) magique. En couleur j'aime les heures du matin et du soir : lumière rasante et poudroiement doré, tellement flatteurs. Mais que donne une lumière rasante en noir et blanc ?

Nuances.  
 -nuances au franc soleil de ce début novembre, ciel bleu (nuance bleu de Delft) et air (de rien) piquant : un peu d'or reste concentré dans un triangle toujours ouvert à la lumière, pointe vers le bas. Un peu moins d'or sur la gorge et les épaules et sur l'épaule droite, une ligne plus claire, trace de bretelle obtenue en faisant de la couture au soleil (grec) pour mieux voir, l'épaule droite seule au soleil. Du vrai rose aux joues car air piquant et le teint or mêlé de rose ; rose et air et or (comme dans les émaux) sont les nuances gourmandes de ce qui reste d'un été depuis longtemps fini. Puis blancheur, puis rien.

-nuances au soir, lumière faible (mais non pas une faiblesse) : déclinaison laiteuse de courbes de plus en plus claires (là de plus en plus sombres) et du rose toujours, en pointes roses sur courbes claires. La lumière est dorée mais ma peau est de lait, transparente, veinée de bleu et de rose, la lumière n'y peut rien.


Beaucoup d'or enfui, mais ce que je compte gentiment (toujours pas de rides) un deux trois quatre, voire cinq de ce côté-là, ce sont les fossettes de mon sourire. Tu m'as manqué...

 
 ... Le ciel est bleu, bleu presque nuit au-dessus de moi, puis bleu puis or et cuivre à l'horizon. C'est un ciel d'hiver immense, pur et froid où je me fondrais volontiers rien qu'à dire éternel et infini. Il est 18 heures, j'ai un petit quart d'heure de jeux d'ombres et de lumière devant moi.

Je cherche des yeux toutes les dentelles (même si ce mot ne me convient pas, car qui ferait ces dentelles ?), celle de la barre montagneuse est une longue, longue marge noire, ciselée sur un bord de pointes irrégulières ; du regard je passe un doigt léger sur ce ruban acéré d'un bout (Atlantique) à l'autre (Méditerranée) à peine imaginaires. La dentelle des toits ressemble plutôt à un fouillis car les toits se suivent, s'imbriquent, se superposent, se découpent en motifs géométriques mais si désordonnés qu'ils font plus que jamais les maisons de papier. C'est l'entrelacs des branches sur le ciel que je préfère, pour l'aspect labyrinthique et les ramifications infinies. Les branches sont mes rêveries vivantes, une mouvance ajourée et qui grandit sans cesse ; ainsi que mes pensées.

Le temps passe.

Vénus brille déjà ; seule encore, sublime, vraiment sublime dans ce ciel. J'arrange cette vision : en me déplaçant de quelques pas je glisse Vénus dans le plus fin lacis des branches d'un grand arbre, cela fait un bel éclat brillant au creux d'un maillage délicatement serré, c'est mon filet à étoiles. Mieux, je recule d'un bon pas, je me baisse un peu, j'incline ma tête, voilà... je pose Vénus en équilibre sur une forte branche, je ne bouge plus, c'est un petit diamant sur une veine d'onyx, mon trésor caché.

09:08 Publié dans h | Lien permanent | Envoyer cette note