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01.07.2008
Hors (saison, limite, hors d'atteinte... hors du temps)
Périple. Une nuit de juillet, entre Athènes et Corinthe, la lune était un cil rouge sur l'horizon. Il faisait enfin bon après une journée dans la touffeur de Delphes. Itea d'abord et de violents contrastes de couleurs : l'exploitation de bauxite qui met à nu la roche rouge, la ville damassée de blanc, et les bleus ciel et mer. Puis des milliers d'oliviers qui ondulent en vagues grises, des milliers d'oliviers, les plus hauts que j'aie jamais vus, et autant de cigales (en une hypnose visuelle et auditive). Sur la route qui montait alors au milieu de rien, je n'ai pas cessé de me demander ce qu'il pouvait y avoir de si exceptionnel là-haut : sur la carte, Delphes est à plus de 500 mètres d'altitude, au-delà c'est le Mont Parnasse mais on ne voit rien de la route, que les Phædriades qui semblent vouloir s'écraser de toute leur hauteur. Premiers pas sur l'agora romaine, puis tout est là.
Un soir de retour d'Epidaure, passablement énervée de n'avoir pu être seule un seul instant dans le théâtre –à ne pouvoir que penser disparaissez ! à tous les autres visiteurs qui ne savaient que dire de bas en haut tu m'entends ?...– le cimetière de Galatas, mais comme tous les cimetières orthodoxes, mais comme toutes les nuits, illuminé de centaines de petites chandelles votives.
Le vent dans les cyprès, le faible bruit des vagues, les bougies sur les tombes. Instant... (parfait).
Ce qu'une carte postale d'été ne montre pas c'est la poussière générale, la sécheresse qui fait un voile permanent sur tout, l'uniformité avec les vagues grisées des oliviers. Taches de couleurs : les citrons, les oranges. Le matin, le soir, d'ailleurs, on lave à grands jets d'eau les trottoirs, on tente de rafraîchir autant que d'aviver.
À Galatas, cherchez la vieille dame boulangère –la robe noire de la carte postale, avec son long tablier aux petites fleurs nombreuses et sombres, le visage buriné, les yeux noirs aussi– et le sourire soudain, mon bonjour en grec n'est pas au point c'est sûr. Elle cuit le pain et enfourne aussi les plats à gratin du voisinage. Savoir si c'est parce que les gens n'ont pas de four ou parce que cela leur évite de surchauffer leurs propres maisons ; mais pour savoir, demander, et en grec.
Histoire de cimes (sommets). La très longue barre montagneuse qui est mon horizon a livré ce matin un petit secret. Un temps exceptionnellement clair pour août a laissé apparaître le ruban rocheux et presque en face là-bas, un seul sommet enneigé. Neiges éternelles ? (parce que j'aime beaucoup beaucoup) Glacier ? Un peu les deux sûrement. Mais cette imprécision-là ne m'a pas empêchée d'en déduire avec une rigueur mathématique (perspective et carte aidant, et il est permis de rire) que c'est donc l'Aneto (3404 mètres), le plus haut sommet... En ce jour d'août, comme un cadeau.
Une tarte aux prunes, il m'avait fallu plus d'une heure pour la faire et elle a été mangée en dix minutes. Ce sont de délicieuses prunes de jardin mais il faut beaucoup trier puis disposer joliment en fleurs les petits quartiers. J'ai fait cela en écoutant une Fantaisie de Schumann. Il y a des moments comme ça, délicieux aussi. La veille déjà une autre tarte aux fruits, mais en écoutant les informations à la radio. La tarte avait un goût amer.
Plus tard, les promenades. Je viens de revenir de ma campagne où le soleil se fait rasant. C'est très beau. On peut faire des kilomètres ici sans voir personne sur le grand tapis des champs. De nombreux champs sont finement labourés, d'autres montrent déjà des premières pousses vert tendres, tandis que les taillis sont dénudés, les arbres au couteau, les feuilles pourrissant avec élégance. Ce matin j'ai vu le cadavre d'un renard sur le bord d'un chemin, il se fondait déjà dans les feuilles. Splendeur graphique et avec cette lumière rasante c'est carrément (6x6) magique. En couleur j'aime les heures du matin et du soir : lumière rasante et poudroiement doré, tellement flatteurs. Mais que donne une lumière rasante en noir et blanc ?
Nuances.
-nuances au franc soleil de ce début novembre, ciel bleu (nuance bleu de Delft) et air (de rien) piquant : un peu d'or reste concentré dans un triangle toujours ouvert à la lumière, pointe vers le bas. Un peu moins d'or sur la gorge et les épaules et sur l'épaule droite, une ligne plus claire, trace de bretelle obtenue en faisant de la couture au soleil (grec) pour mieux voir, l'épaule droite seule au soleil. Du vrai rose aux joues car air piquant et le teint or mêlé de rose ; rose et air et or (comme dans les émaux) sont les nuances gourmandes de ce qui reste d'un été depuis longtemps fini. Puis blancheur, puis rien.
-nuances au soir, lumière faible (mais non pas une faiblesse) : déclinaison laiteuse de courbes de plus en plus claires (là de plus en plus sombres) et du rose toujours, en pointes roses sur courbes claires. La lumière est dorée mais ma peau est de lait, transparente, veinée de bleu et de rose, la lumière n'y peut rien.
Beaucoup d'or enfui, mais ce que je compte gentiment (toujours pas de rides) un deux trois quatre, voire cinq de ce côté-là, ce sont les fossettes de mon sourire. Tu m'as manqué...
Je cherche des yeux toutes les dentelles (même si ce mot ne me convient pas, car qui ferait ces dentelles ?), celle de la barre montagneuse est une longue, longue marge noire, ciselée sur un bord de pointes irrégulières ; du regard je passe un doigt léger sur ce ruban acéré d'un bout (Atlantique) à l'autre (Méditerranée) à peine imaginaires. La dentelle des toits ressemble plutôt à un fouillis car les toits se suivent, s'imbriquent, se superposent, se découpent en motifs géométriques mais si désordonnés qu'ils font plus que jamais les maisons de papier. C'est l'entrelacs des branches sur le ciel que je préfère, pour l'aspect labyrinthique et les ramifications infinies. Les branches sont mes rêveries vivantes, une mouvance ajourée et qui grandit sans cesse ; ainsi que mes pensées.
Le temps passe.
Vénus brille déjà ; seule encore, sublime, vraiment sublime dans ce ciel. J'arrange cette vision : en me déplaçant de quelques pas je glisse Vénus dans le plus fin lacis des branches d'un grand arbre, cela fait un bel éclat brillant au creux d'un maillage délicatement serré, c'est mon filet à étoiles. Mieux, je recule d'un bon pas, je me baisse un peu, j'incline ma tête, voilà... je pose Vénus en équilibre sur une forte branche, je ne bouge plus, c'est un petit diamant sur une veine d'onyx, mon trésor caché.
09:08 Publié dans h | Lien permanent | Envoyer cette note

