14.07.2008

"Beauté est affaire d'amants"*

Mes clientes préférées étaient celles qui me demandaient d'un ton décidé : Je voudrais un rouge à lèvres rouge, vous avez ça ? D'abord toujours dire poliment : Bonjour Madame (sans point d'exclamation, mais en essayant de dire la majuscule) et résister à la tentation de dire que dans ce magasin je n'ai rien de personnel, donc je n'ai pas de rouge rouge. Je disais par contre : Vous souhaitez, Madame, un rouge bleuté ou un rouge orangé ?... Comme j'aimais le silence qui venait là. Je guettais le regard qui accompagnait le silence, mais je n'ai jamais eu le courage de les laisser se débrouiller avec un de ces nombreux mystères existentiels si courants en parfumerie : le mystère du rouge rouge. Certaines sont reparties sans, car j'avais toutes les preuves visibles de l'existence, variée, des deux nuances bleutée et orangée et malheureusement elles, elles n'avaient plus du tout en tête la dominante de leur tailleur, leur chemisier, leur pull. J'étais un peu garce parfois je dois dire car selon leur ton avec moi, voire leur suffisance, je n'hésitais pas à leur souligner la faute de goût indéniable qu'un mauvais choix susciterait. Mais avec certaines femmes, quel plaisir de couvrir ma main de dizaine de traits appuyés, où tout apparaissait, la texture, la brillance, la poudre, les paillettes, les petits points d'or, les petits points bleus.

Autre grande question existentielle dans l'univers enchanté d'une parfumerie : choisir un nouveau parfum. Beaucoup de ventes très simples ; je ne faisais rien que tranporter un nom sur un boitage jusqu'à la caisse. Une pub, un slogan, une image ou le prestige d'un nom tiennent souvent lieu de goût personnel. Beaucoup de clientes indécises aussi, qui avaient le nez irrémédiablement fermé au bout de trois essais, et elles s'entêtaient à vouloir sentir encore et encore, sans plus faire de différences. J'avais pourtant pris soin de poser de nombreuses questions, avant, sur leur goût, leur envie. Mais connaissaient-elles leur goût, leur envie ? N'était-ce donc qu'une question de mots ? Certaines se prenaient au jeu et acceptaient de ne faire que trois essais, de laisser le parfum évoluer sur leur peau et revenir le lendemain en essayer trois autres. Pour ces femmes-là je cherchais les échantillons correspondants car je me prenais au jeu de piste de leur goût. Le conseil devenait conversation. Aider un homme à trouver un parfum pour lui-même était un moment rare... qui n'arrivait pas très souvent. Quelques rencontres lumineuses, dont cette dame, vieille dame, qui me racontait ses souvenirs, comme son souvenir du salon que les soeurs Carita avaient sur cette même place quand elle était une toute jeune fille.


Mais le rayon de toutes les fêlures c'était le rayon des crèmes. Et moi j'étais marchande de rêves.
*Jean-Louis Bergheaud, dit Murat, Et le désert avance in Mockba.

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09.07.2008

Ballade-moi

À te dire certains vastes prés de moi seule connus, du temps où je suivais ma mère sur les côteaux très doux –Alone I've walked this path for many years* rendre visite à ses amis protestants, des hollandais, leurs garçons Martin et Dinan avaient de grands corps et de grands cheveux, cet accent étranger, cette langue étrange ; tout musique. J'étais si petite quand ils portaient le foin sans faire attention à moi –Listened to the wind that calls my name– quand ils jouaient de la guitare, et leurs amis, tous assis en rond sous le grand tilleul, le grand tilleul au bout du pré qui jouxtait la maison (mon désir d'un arbre au bout de mon jardin) dans les lumières changeantes du soir ; alors je me faisais une place en arrière –Find myself beside a stream of empty thought–, sur la charrette, un peu en hauteur, pensant : je veux devenir grande  –And carried by the flow of water to my dreams–.

Et maintenant. –Far beyond the hills, /Where earth and sky will meet again, / Are shadows like an opening hand. / Control the secrets / That I've yet to find, and wonder at / The light in which they stand– il me faut dire... l'enfant, la lumière changeante dans le grand tilleul que je désire tant et tout ce qui repose dans la musique, devenue grande –Woken only by your sound–.

 

 * Tout < Leaf and stream, Wishbone Ash in Argus (1972)

 

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23.04.2008

Bord

au bord, du monde

J'ai cette sensation n'importe où, n'importe quand, très facilement. En voiture, lorsque sur le trajet de retour des vacances vient enfin le silence car tout a été dit, redit, raconté, re-raconté, souvenu et expliqué et que même les discussions sur les journées à venir sont épuisées.

Lorsque mon frère verrouille ostensiblement les portes de sa jolie voiture pour traverser le quartier noir de Detroit/USA tout en parlant de la pluie et du beau temps, moi, assise à l'arrière, je trouve que sa voiture n'est pas si confortable.

Lorsqu'au beau milieu d'une journée bien remplie je peux enfin regarder autour de moi, prendre des photos toutes les secondes avec mes yeux ; me jurer de ne jamais oublier la lumière de ce sous-bois traversé à 19h37 (en pensée j'ajoute des mousses épaisses, des ronces invisibles, quelques troncs pourrissants). 

Lorsque je lui répète encore que je ne suis pas la nouvelle infirmière mais sa fille ; que je lui masse doucement les mains, j'ai le temps de compter toutes les taches sombres sur le dos de ses mains et nous recommencerons demain.

À ces grands repas de famille lorsque je finis par ne rien dire comme d'habitude, j'arrive à réduire dans ma tête toutes les conversations en un murmure indistinct ; je suis assise et je me promène parmi eux.

Lorsque je me plante sur la plage, les deux pieds dans le sable mouillé, attendant avec raison de me sentir m'enfoncer un peu plus au gré de chaque petite vague ; je tangue, je suis l'oscillation attractive des milliers de grains de sable.

Lorsque le bruit de l'eau du robinet ouvert à grand jet me fait entendre la voix de ma grand-mère Anastasia qui toujours m'immobilise tant elle craint de me voir tomber dans la cascade ; je souris à cette voix perdue.

Lorsque je range dans un de mes cahiers un nouvel article relatant un événement honteux et déchirant du monde tel qu'il va ; je lis, je consigne.

Lorsque je me décide à quitter le chemin balisé en forêt pour essayer de trouver le petit ruisseau secret bordé de fougères ; je constate que je ne laisse pas de traces derrière moi.

En ouvrant ma boîte à bijoux, toutes les belles lettres que je vais écrire à celles à qui je destine mes trésors colorés ; mais pour qui cette ancienne bague, laquelle comprendra.

Lorsque je fais une trentième longueur et que je ne vois plus le fond millimétré de la piscine, seulement l'eau bleue ensoleillée ; je deviens légère à moi-même.

En arrêt au belvédère pour regarder la mosaïque des champs qui s'étend sur des kilomètres, l'horizon qui se courbe et moi qui vois la Terre.

Lorsque je vois les montagnes là-bas, si lointaines, si proches, un peu comme toi. Alors j'ai la sensation d'être assise au bord du monde  et de voir le vide en-dessous.

 

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09.12.2007

Boudoir/abandon

Parfois je boude à cause d'une contrariété dont la petitesse, j'en suis consciente après, n'aurait même pas dû me faire froncer un sourcil. Mais je ne sais pas quelles fibres en moi sont touchées, je ne sais pas pourquoi je me blesse ni comment je m'y prends. Sans doute que l'amour-propre et la fragilité et une fibre dont je ne suis pas sûre du nom, ensemble, ont cet impact douloureux.

Lorsque qu'éclate cette petite fureur toute personnelle, je dis simplement autour de moi que  je m'en vais. Et je vais bien en face regarder à quoi je ressemble, voir combien je suis...

 

 

boudoir

 

 

boudeuse en ce miroir. Et je me fais rire.

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