01.09.2008
Irrégulière, régulièrement*
J'avais imaginé Luce, chercheuse, spécialiste de la polarité du champ magnétique terrestre appliquée aux mouvements tectoniques, Luce affectée d'incoercibles évanouissements lorsqu'elle était amenée à faire des recherches laborieuses à la bibliothèque de l'Institut pour rédiger l'avancement de ses propres travaux. Elle devait se raccrocher à la base de ses connaissances quand elle commençait à aligner l'obligatoire liste de références en la matière, elle se répétait pour se rassurer tout déplacement sur la surface d'une sphère est assimilable à une rotation autour d'un axe vertical passant par un point situé quelque part sur la surface de cette même sphère ; mais les références, les articles, les côtes, les renvois, les corrélats lui brouillaient la vue, je sais que la vitesse de n'importe quel point sur une plaque donnée dépend donc simplement de sa distance par rapport au pôle de rotation de la plaque, et de la vitesse de rotation de celle-ci autour de celui-là, sur ce fil ténu qu'elle connaissait bien, elle tentait de traverser l'infinité des connaissances au-dessus de l'abîme des questions, mais la plupart du temps elle s'évanouissait. Revenue à elle, elle allait empoigner à plein corps la masse carrée et compacte du bloc des fichiers, elle l'embrassait et lui commandait de la laisser en paix sur sa passerelle du monde. Imprégnée une fois encore de ce poids énorme qu'elle oubliait sans cesse, elle pouvait se remettre lentement au travail, progresser sans se laisser anéantir, consolée de la petitesse de son travail par la beauté complexe de ce qu'elle y expliquait. Plus tard, il lui suffirait de poser la main sur les premiers mots de toutes pages pour éprouver le calme d'une belle histoire.
Considérons la Terre, le centre de la Terre et en son cœur le magma rougeoyant ; à sa surface la croûte continentale, puis les océans et les mers. Les plaques qui la constituent, les forces colossales qui la régissent pour quelques centimètres vers le ciel ou vers les profondeurs en d'invisibles frottements ou effondrements abyssaux. Quelques centimètres le temps d'un an ou des gouffres en quelques minutes. La Terre, le Temps, dans un mûrissement continu.
*Pour Ludovic Maubreuil
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22.10.2007
Ici naquit...
Combien de fois ai-je lu ce qui est écrit sur la petite plaque ? La maison est plutôt quelconque, sauf le fronton rectangulaire de pierre ocre au-dessus de la porte ; mais l'ocre est sali, le marbre de la plaque est devenu gris, les lettres sont un peu difficiles à lire. En face de la maison la rue s'ouvre sur une autre rue qui longe en descendant le palais de justice. Ces rues sont pavées et les bruits sont amplifiés à cause des murs épais dans la partie haute. J'y suis passée deux fois par semaine pendant près de deux ans sans jamais oublier de lever les yeux vers cette petite plaque, la plupart du temps sans m'arrêter car je faisais le trajet avec mes copines de classe (lycée/fac, aller-retour) et nous bavardions beaucoup. De quoi je ne sais plus mais tout en marchant et parlant et riant, dans ma tête venaient ses mots et cela me donnait un sourire intérieur. Lorsque j'arrivais le plus près possible du perron je levais les yeux et je souriais à son nom. J'aimais beaucoup les matins de brume, je les respirais et je me disais : alors c'est ça. Parfois je passais seule, je m'arrêtais vraiment, posément, bien en face et je lisais à haute voix : ici naquit Paul Verlaine...
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