17.09.2008

Le don (III)

Ce serait un point d'équilibre à trouver en un instant qui ne se rattrape pas. Tout est possible mais une seule combinaison réalisera l'équilibre. Je pense à ces arbres qui poussent dans des poches de terre à la verticale de parois rocheuses, des genévriers fins et trapus mais millénaires. Les racines en soi et l'élan vers l'autre ; faut-il guider les racines, mesurer l'élan ? C'est une langue dans la langue dont on apprend tous le vocabulaire simple et la syntaxe élémentaire. Possédants mais éternellement nus. Seul, les mains remplies, rendre grâce, dire merci.

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15.09.2008

Le don (II)

Nénuphars dans le ciel
Nénuphars dans le ciel, Frédéric Netter

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11.09.2008

Le don (I)

Je suis allée au musée vers dix-sept heures, on prévoyait de l'orage, je lui voulais cette lumière parfois étrange. Je suis arrivée bien plus tôt et ai pu voir la lumière changer sans cesse car il y avait grand vent qui bouleversait les nuages. Il y eut alors des instants de lumières incroyables, faisant saillir des traits invisibles et l'instant suivant c'était comme si toute lumière intérieure s'était éteinte ; le temps que mes yeux se fassent à la pénombre soudaine et déjà le soleil quelques secondes embrasait le visage qui se rembrunissait aussi vite. Je me souviens d'autres de ces éclats fugitifs sur ses paupières quand le soleil perçait à travers les arbres, mais c'était du temps de sa place à la maison ; tout était suspendu pour guetter la lumière doucement fragmentée lui donner mouvement, cette grâce.

En fait d'orage sur la ville, le ciel s'est seulement longuement assombri et la chère masse prise dans le marbre devint liquide dans la petite lumière de fin de jour.  Rester là, marcher à petits pas, en faire le tour, regarder l'œuvre une nouvelle fois, les mains à jamais condamnées derrière le dos. 

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19.06.2008

Le sourire du forgeron

Dans un village que je connais bien, il y a un forgeron. Il façonne, forge ouverte à tous et on l'entend de loin taper sur l'enclume ; il est toujours torse nu et il écoute de la musique. Je l'ai souvent et longuement regardé faire. Sa maîtrise est telle qu'un nombre précis de coups est nécessaire et suffisant pour chaque pièce façonnée. Ici commence la musique que joue le forgeron.
Les premiers coups sont extrêmement puissants, son corps entier participe à frapper, régulièrement, puis de coups en notes, régulièrement, la force des coups va decrescendo jusqu'à une note claire, comme une ponctuation. C'est un coup léger, presque délicat, qui est porté à côté de la pièce façonnée et c'est l'enclume qui a cette note claire.
Je ne sais pas pourquoi il y a ce coup inutile, mais je sens que c'est indispensable à l'oreille, au rythme, avant de reprendre à coups puissants et réguliers le façonnage d'une autre face.
On se prend vite à écouter cette musique, à battre jusqu'à la note claire. Une sorte de fascination qui s'ajoute à celle pour le feu, le métal incandescent et la métamorphose de la forme.

07:50 Publié dans l | Lien permanent | Envoyer cette note

19.05.2008

Les petits cahiers

J'ai bien compris qu'aujourd'hui ma parole t'est une gêne. Je suppose que demain je saurai pourquoi en ouvrant le petit cahier de la semaine. En attendant je t'écris. J'ai presque fini la couverture du prochain cahier ; je ris d'avance de te voir froncer les sourcils mais je te rappelle que ces cahiers sont à notre usage privé alors je peux bien en faire ce que je veux. Je suis impatiente de voir si tu sauras faire pire ! (mieux ?!). J'ai pris un peu de ton encre d'or (sans permission, oui, oui...) mais sois gentil de ne pas d'abord me reprocher cela. Depuis le temps que je te vois t'en servir -et que je m'occupe de rincer les pinceaux- je sais bien comment m'y prendre. Tu es parti sans veste, sans téléphone. Six messages t'attendent, ton client bien sûr. Toujours à peu près le même texte d'ailleurs : dessins superbes, passez me voir ; dessins superbes, amis intéressés. Je te les note ici, je te sais capable de les effacer sans les lire. Cela se passe donc si mal avec lui ? Tous tes dessins sont si beaux, mais toi tu n'es jamais content. J'ai relu toutes les notes écrites de sa main depuis le début et je ne te comprends pas. Il t'encourage, il te demande à peine plus de détails, vous étiez tellement d'accord sur tout. Je viens de relire ce que tu avais noté de votre première rencontre, comme il avait spontanément pris papier et crayon pour te parler, comme tu avais apprécié cela, d'être à égalité. Je n'aurais pas dû faire l'indifférente lorsque tu m'as demandé s'il avait une belle voix, tu sens ce genre de choses de toute façon rien qu'en regardant les lèvres. Il parle bien, il a une belle voix. Et alors amour ? Toi tu dis tant, et de si belles choses avec tes mains. Tu sais que je ne sais pas toujours ce que je préfère de tout ce que tu sais dire avec tes mains. Qui saura jamais les merveilles qu'elles me donnent ? Cahiers de toi à moi à toi, des kilomètres d'encre de conversations silencieuses dis-tu. Ta voix pour moi c'est celle de ton écriture, la couleur changeante de tes encres, les inflexions de tes dessins, l'humeur bonne et mauvaise de ta ponctuation, cette voix que je peux entendre et entendre encore dans nos petits cahiers. Lorsque je lis tes pensées, je t'entends vraiment penser. Je sais que demain je t'entendrai encre noire, mais peut-être que demain soir, si tout va mieux, tu me parleras avec la chaleur de tes mains et cela je ne l'entends jamais assez.

09:31 Publié dans l | Lien permanent | Envoyer cette note

23.04.2008

L'univers n'en est pas moins

Mes larmes en voyant que les huit cerisiers de mon enfance ont été coupés à ras. Si vieux sans doute, ils gardaient la ligne d'un certain paysage ; ce seul contour était une clé pour les souvenirs. J'ai fermé les yeux, tout était là encore. Pourquoi la formule secrète de ma vie me semble être dissimulée là-bas, éparpillée en lumières, en images fugitives et en instants insignifiants ? Je ne sais pas pourquoi. Enfant je crois que je fus longuement avec peu de repères spatio-temporels. Je pouvais régner dans le périmètre de la maison et du jardin ; d'un printemps son été entraînait automne en hiver qui déroulait printemps et hors cette géométrie circulaire et simple où je conjuguais le présent aux cinq sens, hors cela j'abandonnais la direction du monde.

Je pouvais régner et je l'ai fait, par exemple en surmontant ma peur de grimper à l'échelle apparemment massive mais traître qui donnait au grenier, j'ai pu farfouiller dans un passé rempli de chaussures à talons aiguilles, tissus et vêtements inconnus, cahiers d'école et vieilles choses jamais situées, collection de cartes postales d'Algérie, albums photos, diapos. J'ai un souvenir bien plus précis d'un jardin public où mes grands frères ont joué à Paris que de la couleur de la tapisserie de ma chambre. J'aime infiniment le visage souriant de ma mère buvant dans un grand bol, elle a vingt ans peut-être, jeune femme ; je ne me souviens pas de ses traits lorsque je la voyais toute la journée, autrement dit j'ai des souvenirs précis d'un temps où je n'existais pas et un chatoiement d'éclats de ma propre existence.

Le futur c'était dimanche chez mes grands-parents tout le long d'une route de campagne où j'ai tant regardé que je me suis fondue là pour toujours. Je prends encore cette route et je vois que les sous-bois font les mêmes mosaïques en points de lumières et d'ombre, les fougères sont tenaces près des murettes écroulées, jusqu'aux barrières rouillées qui ouvrent sur des champs bordés des mêmes arbres. J'ai vieilli, les arbres ont à peine grandi. Je prends encore cette route et je pleure avec raison car je ne me cherche pas mais la lumière me donne.

Alors il faudrait mourir, abandonner cette unique compression du temps qu'est une vie, la laisser, n'être plus sous le ciel du grand univers.

Mourir ? Et puis ? L'univers n'en est pas moins.

 

 

 

 

 

 

 

 

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10.04.2008

Lundi, 15 heures

Je sais, la clef est dans ma poche (les savants entrelacs sous mes doigts) Une autre fois, quand vous n'y serez pas alors.

 

00:46 Publié dans l | Lien permanent | Envoyer cette note

(Les heures) - peau de pêche

Je viens de faire une longue promenade dans l'air immobile et chaud (la lumière, tant de lumière, est si drue) personne bien sûr, le désordre de la paille dans les champs moissonnés et j'ai bien trop mal aux yeux pour chercher du regard l'ordre des sillons sur les côteaux qui montent. Les grosses pierres sous un chêne, de l'ombre mais pas de silence, l'air chaud est si vivant (crissements, frôlements, léger souffle dans les feuilles). L'odeur de l'été, de mes étés, c'est cet air chaud qui monte de la terre. Attendre encore un petit moment, elle viendra, elle est là déjà, la chaleur qui s'en prend à mon corps, qui révèle ma propre odeur et la mêle à la touffeur de cette heure immobile.

Jeu avec les jours de mon chapeau de paille, petits points de lumières, de plus en plus faibles, je serais bien allée m'endormir quelque part.

(Plus tard ce sera l'odeur de la terre mouillée, l'envie de s'y coucher)

 

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(Les heures) - à mi-chemin de la nuit

Parce que je suis là au tout petit matin pour donner des lumières dans le noir et ouvrir les volets sur les premières lueurs du jour, là je le sens c'est l'heure, à mi-chemin de la nuit, alors je me couche.

Mon lit est une coquille de noix, bien solide, c'est un bateau blanc dans un rais de lumière que j'ai construit enfant.  Depuis je plonge avec facilité au hasard à l'intérieur de moi choisissant un ou mille fils de ma vie pour m'en faire un hamac que je suspends entre mes deux mains ouvertes. J'ouvre en grand ce jour écoulé, ou ma vie, je cherche ce qui s'éclaire à la lumière d'hier, je cherche aussi ce qui éclaire hier, ou pas. Je plie les anodins, je note, je consigne, je calcule même, je prévois. Je revois, je revis consciensieusement sans rien omettre, je me remets des comptes, je m'apostrophe. Ou je m'enroule dans des rêveries chauffées au feu du désir.  Je divague un peu. Je fouille dans les incompréhensions ; celles-ci vont-elles me donner une idée de la forme, la taille, la clé de la clef ? Longue suite de questions, de celles qui ne sont plus distraites facilement d'un regard vers le ciel bleu, celles qui sont la vie en face dans le secret de ma tête.  J'ai peur. Je divague. J'aime. De tangage d'émotion en faible roulis vers demain, je m'apaise. 

Je ne tiens qu'à un fil, que je suis, puis je dors là, au fil de ma vie, pendant les heures de la nuit, petit caillou rond et chaud au fond de mon eau, la même face toujours tournée vers la même profondeur.

 

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