28.07.2008

Mauvaise tête

C'était un petit gars gentil, il a été interné à la demande de sa famille. Qu'aurais-je pu arguer pour obtenir de ses nouvelles ou au moins des informations ? Qu'il a été à une époque mon gentil voisin qui pensait à arroser mes plantes lorsque je le lui demandais ? Qu'il aimait bien rester assis à ne rien faire en buvant un café pendant que je faisais ce que j'avais à faire dans ma cuisine ? Mais j'ai des choses à vous dire, vous saurez les entendre j'espère, ensuite vous jugerez s'il est juste de me dire comment il va. Bien sûr je savais ce qu'il faisait dans la vie, je suis un peu vieille mais tout de même, il m'en parlait, nous en parlions, et beaucoup. Son travail c'était de dessiner des petits choses en forme de têtes de bonhomme et de bonne femme et qui expriment toutes les émotions. Voilà comment il m'avait présenté la chose la première fois que nous en avions parlé. Je lui avais ri au nez... Ah, vous dessinez des émoticônes, des smileys ! lui avais-je répondu. Il avait ri aussi : bon, vous savez ce que c'est alors ? Je me souviens que j'avais hésité à lui dire mon sentiment, puis j'avais décidé que j'étais assez vieille pour le lui dire sans fioritures : oui et je trouve ça débile et débilitant. Moi aussi m'avait-il répondu, et aujourd'hui encore cette réponse m'étonne. Mais alors pourquoi vous le faites ? Parce que j'ai un loyer à payer et puis... Il n'avait rien dit d'autre et je n'ai rien dit d'autre non plus. Ce jour-là il était venu me demander de le dépanner en café et comme le mien était juste fait il était resté là pour le boire. Depuis il passait boire un café un peu n'importe quand, il travaillait tout le temps chez lui, et depuis j'en ai vu des émoticônes vous pouvez m'en croire. Il m'apportait son ordinateur et il me les montrait, tout frais sortis de son imagination, il voulait tester sur moi si je trouvais bien immédiatement le mot, le sentiment qu'il avait dessiné. Je l'ai souvent contrarié je dois dire, trois nouvelles têtes ça m'amusait mais après je m'impatientais et je le lui disais. Je sais disait-il, je sais, mais je dois le faire, soyez mignonne, dites-moi ce que vous voyez. Rien, il est laid ce type avec ses grimaces. Oh, j'ai été dure avec lui parfois, j'en suis bien malheureuse, je croyais qu'à la longue il comprendrait qu'il fallait qu'il arrête de faire ça, mais il ne pouvait pas arrêter du jour au lendemain son travail. Il m'avait dit qu'il y avait une forte demande pour les expressions amoureuses et il en faisait beaucoup pour essayer de répondre à cette demande-là. Il en a fait beaucoup, beaucoup, tout le vocabulaire amoureux est ainsi devenu rond, jaune et sautillant ; affreux. Énamouré oui, mais affreux, jaune et sautillant et la mémoire des autres expressions débiles reprenait sans cesse le dessus. Vous savez, je l'ai vu pleurer, oui pleurer d'avoir conçu ces affreuses choses-là au lieu des mots. D'autres fois il me disait qu'il trouvait que c'était grave, comme sans ça, sans raison, juste : vous savez, c'est grave. Il disait en souriant à peine, que toutes les femmes qui recevaient des émoticônes d'amour recevaient son désir à lui et que depuis le temps il était polygame. Il ne supportait plus son bonhomme à la fin, il me disait il est maléfique, il se croit tout-puissant mais il ne dit rien en fait et tout le monde y croit. Il disait de ces choses, je ne le comprenais plus.

Docteur, je pense qu'il est devenu malade à cause de son travail. Je vous en prie, je voudrais avoir de ses nouvelles, je voudrais avoir la permission de venir le voir dans votre hôpital.

22:46 Publié dans m | Lien permanent | Envoyer cette note

03.07.2008

Mille et mille et un mot

(Coursive d'un bateau, du continent à l'île. Dans la file d'attente pour les cabines).
Elle se retourne vers lui d'un air préoccupé, sourit rapidement en guise de bonjour et lui parle en pointant du doigt différentes lignes sur son billet. Elle questionne, mais elle questionne dans une langue inconnue. Oh oh, doucement, vous ne parleriez pas un peu anglais ? An-glais ? Allemand ? Deutsch ? Espagnol ? (Soupir) Il lui montre du doigt le comptoir. Loin, d'accord. Renseignements, là-bas. Et il se détourne, mais pas assez pour ne pas voir qu'elle ne s'est pas détournée, qu'elle semble toujours préoccupée, triste aussi, peut-être bien, voilà qu'elle se mord les lèvres et ses yeux sont un peu perdus. Elle n'est ni belle ni laide, juste là à ne rien comprendre et à ne pas pouvoir se faire comprendre. Hem ? (d'un geste, celui de boire). Elle lui dit quelque chose et le sourire revenu c'est sûrement pour dire oui. Bon, vous gardez mes sacs d'accord ? (d'un geste encore, il montre ses yeux, les sacs et l'endroit où il va aller). Elle lui fait plusieurs fois oui de la tête en souriant beaucoup.
Elle est brésilienne de Gurupi, elle va chez sa cousine qui est mariée à un français ; non elle, elle parle chinois, son père lui a toujours dit que c'était plus important. Un mécanicien de bord qui passait par là s'en allant dîner a pu traduire à chacun un peu de leur essentiel. Puis toute la soirée est passée à essayer de se comprendre ; papier, crayon à portée de main ainsi que son petit dictionnaire bilingue. Ils cherchent les combinaisons de mots signifiantes, répètent à l'envi les formules courantes. Elle a une étonnante mémoire des mots nouveaux, lui pas trop, il doit les écrire, les écrire encore pour les fixer. Tant de mots qu'il oubliera demain. Elle se fatigue quand même, ils sont exténués tous les deux. Ils ont dîné aussi, presque en silence mais sans gêne. Ils ont fait le tour du bateau. Comme ils ne peuvent pas se comprendre bien longtemps ils auraient pu en rester là mais la situation, la musique de la langue le font sourire et penser à ce film qu'il a vu il y a longtemps, Maine-Océan. Alors il lui ouvre les portes en grand, il lui prête un pull pour se promener sur le pont, il l'accompagne maintenant en silence mais en silence amical. Peut-être qu'elle aussi a vu un film où un type déambule en Amazonie puis de pirogue en pirogue arriverait...  Arriverait où ? Non, d'abord ce serait elle qui chercherait à se rapprocher du bord en pirogue.  Il aimerait bien lui parler de Maine-Océan, lui dire le retour, perdu entre les langues de sable et les courants d'eau de mer, cet étonnant désert de sable et d'eau sur nos côtes françaises. Le désarroi de l'horizon de sable et son frisson en y repensant. C'était au milieu de rien et il aurait voulu que dure longtemps encore cette errance marine, ces rencontres nécessaires alternant avec des solitudes inéluctables. Alors qu'au début tu vois, c'était plutôt des rencontres fortuites et la solitude... Bah, je ne sais plus en fait. La fin du film, elle s'étire, elle s'étire dans mon souvenir, elle s'étire, plus personne ne parle, je crois qu'il n'y a pas loin entre le bateau et le bord mais à cause des îlots de sable et les baïnes, il revient en zigzaguant tu comprends ? Et il revient sur de petites embarcations alors ça tangue aussi, tu comprends ? C'est fragile et ça tangue et c'est beau si tu savais comme c'est beau ce retour qui n'en finit pas, il ne faudrait pas que ça finisse sinon toutes les rencontres qu'il a faites seront finies en quelque sorte. Oui finies, un peu...
Elle le regarde en souriant, elle lui a touché l'épaule. D'un geste (elle bat doucement des doigts devant ses yeux), elle lui fait comprendre qu'il a dormi, peut-être dix minutes (la main grande ouverte, deux fois). Elle s'est rallongée près de lui sur le pont qui n'en finit pas d'être tiède sous leurs dos. Ils rient. Le silence revient. Demain petite fille je ne te reverrai plus, mais je suis content. Regarde, les étoiles... Comment on dit étoile en brésilien ? Céu ? C'est étoile ce mot ? Star ? Estrela ! Voilà, estrela... J'aimerais tellement passer l'équateur une fois dans ma vie et voir la Croix du Sud, et la Voie Lactée, depuis l'autre hémispère. Voie Lactée ? Mille, mille estrelas ?
Mille et mille et un

17:44 Publié dans m | Lien permanent | Envoyer cette note

29.09.2007

"Miroir, gentil miroir... dis-moi..."

Une maison, des prés et un gentil petit cours d'eau très propre. Sans doute qu'elle y aurait passé moins de temps s'il n'y avait eu en un endroit un accès pourvu de quatre ou cinq marches dont la dernière, très large, faisait aussi une avancée un rien au-dessus du niveau de l'eau. Elle s'allongeait là longtemps comme sur un radeau immobile. Elle a dix ans peut-être.

La grande affaire c'était le temps qu'il faisait, l'inclinaison des rayons du soleil, la saison, l'heure qu'il était car alors tout était différent, les plaisirs étaient si multiples, chaque rêverie sans fin. Elle connaissait par cœur sur plusieurs mètres la géographie de ce petit ruisseau et la seule fois où elle avait osé relever ses pantalons pour le traverser elle était revenue s'asseoir inquiète de ce que ses pas avaient pu bouleverser.

Elle aimait particulièrement la pierre ronde en amont qui dépassait de l'eau, elle posait son regard très loin en un point invisible sur l'eau et courait, courait des yeux jusqu'au vertige de devoir se fendre en douceur en deux courants autour de cette pierre ronde, puis se fondre à nouveau en un seul regard dans le courant qui avait pris là de la vitesse.

À hauteur de l'escalier un creux de sable retenait plein de menus cailloux ; trésor des heures de grand soleil quand les rayons intenses détaillaient les couleurs durant la fraction de seconde où le courant faisait la surface lisse.

Ayant appris à l'école il n'y a pas si longtemps que les cours d'eau suivent des pentes naturelles et que c'est la force du courant qui trace le chemin à prendre, elle se couchait sur la margelle, elle enfonçait sa joue dans la matière dure pour que son regard soit le plus possible au niveau de l'eau et essayait de voir la pente naturelle de la Terre. Le courant était un flot de courbes douces qui brouillait tout et lui fatiguait les yeux, mais c'était intéressant de sentir cela, la pente naturelle de la Terre.

Souvent l'un ou l'autre venait la sortir de là. Inactive, immobile et pour ainsi dire invisible, elle gênait à rester seule contempler de l'eau qui coule. Plus injustement encore elle s'entendait dire qu'elle devait cesser de se regarder dans l'eau. Ce n'était qu'injuste, et cela n'arrivait jamais les jours de grand soleil quand elle aurait pu doucement montrer qu'elle pouvait seulement voir son ombre sur le sable. Miroirs et glaces étaient en trop petit nombre autour d'elle pour qu'elle les détestât par ailleurs. Elle se connaissait à peine.

 

14:15 Publié dans m | Lien permanent | Envoyer cette note