26.09.2008
Papier glacé
Il faut traverser cette époque en faisant comme si. Comme si c'était supportable de savoir son image sans arrêt doublée de celles qui font la une, les pages centrales, les précédentes, les suivantes, les encarts et les suppléments ; à la longueur d'un film ou la piqûre d'une pub. À leur perfection redondante et insurpassable, dès le lendemain dépassée et remplacée par une perfection différente, je ne peux que tendre un sourire auquel je dois et sais tout faire dire au gré de celui à qui je le donne. Il est si simple d'afficher ces ongles parfaits que je ne peux que cacher mes mains aux ongles toujours si courts et toujours un peu tachés par les pelures des fruits et des légumes ; les mains cachées mais tout sourire bien sûr. Il est si facile et sans outrance aucune de rayonner de son plus bel air au sortir d'un palace cannois que je ne peux que très vite vérifier si je suis à peu près coiffée ; les cheveux au vent c'est bien joli, avec ce sourire-là. Le parfait négligé de l'épaule souligné de cette somptueuse soie qui leur échoit par sempiternel hommage servile à la beauté ; je crois que j'aurais au moins esquissé un sourire s'il m'avait été donné de mériter cette soie. Mais qu'est-ce que je vaux pour lequel il ne faudrait payer ? Mensonge déguisé en vérité, vide à la beauté creuse occupant tout mon espace. Je m'éloigne de tout, je suis toujours rattrapée. Quoi que je dise, j'ai tort (je préfère disparaître / tu n'es pas courageuse, reconnais qu'elle est belle / elle n'a que ça à faire) alors je garde le sourire, je suis bien au-dessus de ça depuis ma place au fond. Mais vouloir n'est pas toujours pouvoir. Je ne suis nulle part, qu'un faire-valoir à chacun qui se récrie la main sur le cœur qu'il n'y a que la beauté intérieure qui compte. Qu'importent la profondeur et la quiétude d'un choix existentiel qui vous fait préférer rêvasser le nez dans les nuages ou compiler scrupuleusement les notes d'un érudit inconnu puisque ce que l'on vous ressert de vous-même c'est l'image imparfaite d'une femme qui ne sera jamais dans le cadre strict d'une photo sur papier glacé, dont les instants de beauté éphémère ne seront jamais sur pellicule ; savoir n'être que ce double agaçant qui ne veut pas sourire à la vérité publiée, sourire à la pensée qu'il y a ceux dont on veut se souvenir, les mêmes que l'on ne voit jamais assez et dont la plus petite imperfection occasionnelle fait pleurer du miracle de la beauté incarnée. Puis ceux que l'on regarde un peu mais pour avoir la paix de jouir de la beauté unique d'une vie. La beauté serait affaire d'amants s'il n'y avait pas tant d'images.
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01.07.2008
Pause lecture (indéfiniment)
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25.06.2008
Philatélie
Mais une lettre arriva, postée de Madrid ; au dos de l'enveloppe le nom du destinataire, Juan Pedro Ramírez, était celui du destinataire sorti de notre imagination. On n'osait même pas l'ouvrir. Dedans on trouva une feuille pliée en deux et un polaroid. La photo c'était un bout de mur et une fenêtre ouverte sur l'extérieur ; rien d'écrit sur la lettre , mais des petits points en relief, du braille. On trouva quelqu'un pour nous la lire : Bonjour, je sens qu'il fait beau, mais je ne sais pas ce que je pourrais voir depuis ma fenêtre. Racontez-moi.
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19.06.2008
Pour couper les ailes d'une petite fille
Ayez une petite fille, attendrissez-la quelques années (quatre ans suffisent) puis défaites-vous en sans en avoir l'air, elle ne doit manquer de rien, sauf du principal. Mais ne négligez pas les preuves du contraire, continuez à la prendre en photo, moins et mal, et gardez les négatifs. Comme les paroles s'envolent, ne vous en privez pas, cela ne laisse pas de traces visibles. Oubliez-la régulièrement, ou au moins faites-la taire. Elle doit impérativement rentrer dans le moule, pour cela étouffez toute manifestation d'originalité, refusez qu'elle fasse ce pour quoi elle est douée et n'hésitez pas à piquer au vif sa sensibilité en raillant devant autrui son journal intime. Si elle pleure, c'est bon signe, elle finira peut-être par être belle.
Si après trente ans la petite fille est encore sensible, c'est que la recette a été faite correctement. Si vous constatez que les ailes recommencent à pousser, il n'y a cependant plus rien à faire.
Malheureusement cette recette réussit seulement lorsqu'on ne le fait pas exprès.
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16.06.2008
Peut-être
Mon frère ne m'a jamais embêtée lorsque j'étais petite fille. Si je lui disais cela ainsi il comprendrait très vite à quoi je fais allusion et je crois qu'il me répondrait en souriant quelque chose comme... C'est parce que tu étais sûrement déjà une très gentille soeur. Mon frère vit dans une très grande ville, suffisamment loin de moi et moi de lui pour que nous passions surtout du temps à espérer que nous nous verrons bientôt. En attendant nous faisons comme si nous nous retrouvions vraiment pour boire en même temps un bon café, et là il m'importe de savoir s'il a enfin bien dormi, comme je crois lui importe de vérifier que j'ai encore bien dormi. Je lui donne des nouvelles de ma campagne, il me raconte qu'il a vu le soleil se lever entre les toits. Il suffit d'un rien pour que la moindre conversation prenne forme, alimentant sans cesse l'écheveau coloré de tout ce qui nous lie ; nous nous écrivons tous les jours, nous parlons le même langage et ne cessons ainsi jamais de connaître ensemble. Il m'envoie de la musique que je vais aimer, je lui envoie mes bouquins préférés pour qu'il les lise. Il me taquine tout le temps, je ne me laisse pas faire, mais sans grande conviction l'un et l'autre, plutôt pour les mots, pour être ensemble, faire reculer les douloureux silences ; comme nous avons tous les deux le coeur tendre ce n'est pas bien difficile de se comprendre. Enfin, c'est entre-nous.
À la limite, je dirais que c'est mon meilleur ami.
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09.06.2008
Portrait d'une sorcière (paresseuse comme l'huile*)
(Portrait d'après quelques éclats de miroir et quelques bribes)
Jadis ou naguère (on le dit encore aujourd'hui) cette sorcière fut belle aux yeux verts (de gris, de bleu, selon ce qui la ceignait), d'un œil de chat certains soirs le long d'une ligne noire, ses yeux avaient aussi une lueur anonyme et froide dans le miroir des regards des mauvais jours. Le nez invisible de face, de profil d'un autre siècle. Cheveux d'or fondu et longtemps patiné. Un secret de bouche qu'un grand sage lui avait dessinée une nuit de passage ici-bas : un trait d'esprit aigu dans la lèvre supérieure, une courbe des courbes de son corps pour la lèvre inférieure.
Elle vécut sous le Puy de Sancy, au règne des hommes.
Seule invisible muette, elle écrivait du bout des doigts dans l'air ou, possédante de tout comme de rien, pouvait jusqu'à obtenir des aveux de toujours. D'un mot elle commandait aux fleurs et aux herbes, maîtrisait les baumes, les onguents, les huiles (les mots au bord des lèvres et du bout des doigts toujours). Ombrageuse, disparate, elle décidait de quitter pour sentir la terre, puis tranquille revenait et s'allongeait. Tout n'était jamais dit, il fallait seulement relire entre les lignes et écrire encore dans les marges très grandes de l'invisible livre en cours. Les mauvaises formules disparaissaient d'elles-mêmes, il fallait beaucoup travailler. Travailler c'était moins simple que d'écrire du bout des doigts dans l'air, mais les bonnes formules existeraient toujours pour les yeux qui en auraient besoin. Elle avait promis, elle y travaillerait. Alors partout elle s'allongeait pour épouser la terre, écouter battre le coeur des hommes ; savoir, comprendre, suivre son cours doucement ; paresseuse comme l'huile, elle s'imprégnait de tout.
Elle aurait souhaité être lasse de vivre un jour et aurait demandé à être brûlée.
*"Paresseuse comme l'huile,/ mais l'huile devient lueur,/ brûle, murmure, jubile/ dans la veilleuse en sueur." Philippe Jaccottet, Notes pour le petit jour in Poésies (1946-1967)
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20.05.2008
Phase : équilibre pour mondes oscillants
- Que vois-tu ?
- J'ai mal aux yeux...
- Que vois-tu ?
- C'était il y a longtemps...
- Que vois-tu ?
- Tu n'en parleras à personne ? ...
Avant, entre nos maisons, il y avait une grande haie vive parsemée de passages aussi vastes que des portiques. On s'allongeait dans l'herbe dessous pendant des heures, il me racontait des histoires, il disait les travaux à accomplir, il projetait ma prochaine visite, il promettait l'éblouissement et sa voix qui me faisait chavirer je l'entends toujours dans le secret de ma tête.
Maintenant il ne dort presque pas, un peu cependant, à chaque fois qu'il le peut, mais surtout pas lorsque la nuit s'en va et avant que le jour soit complètement levé, ces trop courtes heures où il cherche à recueillir le plus possible la faible rosée du matin.
Tant d'arbres sont morts, les haies vives, les vivaces et l'herbe, en premier.
Dans la grande serre les étagères sont couvertes de lourdes caisses, toutes d'un même modèle : de fins tiroirs superposés, dans chaque tiroir des casiers, dans chaque case des graines. D'autres étagères sont remplies de livres, de registres, tous très bien tenus, répertoriant le contenu des grandes caisses ; les noms, les lieux et les modes de culture.
Il a fermé l'angle ouest de la serre, en a fait une petite serre dans la grande serre, un réduit, une minuscule survivance où il amène à maturité toutes les plantes qu'il peut encore trouver ou celles qu'on lui apporte. Le moment venu il ne garde que les graines, les bulbes, les rhizomes et la plante morte, elle, se décomposera, nourrira d'autres plantes qui rempliront d'autres cases.
En attendant.
Sa voix chuchote à mon oreille les noms des mondes perdus.
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23.04.2008
Pour aller où ?
Le grand portail est toujours fermé (avant les gonds étaient étrangement silencieux sous son poids). D'un été sur l'autre je m'attends à ce que de nouveaux propriétaires se soient installés ; je le voudrais et je ne le voudrais pas. J'ai posé ma main sur le grand vantail, de l'autre retrouvé le crochet et la clef dissimulés dans la cavité du mur. Les feuilles s'amoncellent, le chemin n'est plus visible, le toit de la petite maison s'est écroulé, il me semble que les lichens envahissent les premiers arbres. Là c'est le chemin que j'avais le droit d'emprunter pour couper à travers le domaine. Je gagnais beaucoup de temps en passant par là (mais je suis rarement entrée dans la maison).
Quoi d'autre ?
D'un côté j'avais ce privilège que je n'avais pas cherché, et je n'avais pas plus. De l'autre mes intentions paraissaient obscures à ma famille -je n'avais aucune intention ! - et il me semble que l'incompréhension est née là (qui dure).
Cet été encore je n'ai pas poussé le portail. Pour aller où ?
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12.12.2007
Petit papier de vacances (d'un printemps)
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