18.06.2008

Rencontre

Je l'avais rencontré par hasard, presque par effraction, dans une cabane au bord de l'eau. Voilà un moment que je traînais mon bâton dans le courant quand j'ai entendu pleurer. Que faire ? Tousser pour me signaler, appeler, proposer de l'aide, partir sans faire de bruit ? J'ai poussé le battant et je suis entrée. Je l'ai regretté aussitôt en voyant sa figure, je n'aurais pas dû être là pour le voir pleurer. Il était assis tout droit sur un billot, les mains plaquées sur les cuisses. C'était saisissant de voir pleurer cet homme. Je me suis avancée et me suis accroupie pas loin, accroupie comme on fait pour s'effacer. Et je me suis dit qu'il valait mieux attendre. Au bout d'un moment, je n'entendais même plus s'il pleurait encore, il m'a demandé si j'aimais les champignons. Bien, pourquoi pas ? S'ensuivit une discussion un peu empruntée sur les champignons, où il a cru me coller en me parlant des amanites des césars (comestibles et savoureuses vous en souvenez-vous ?) Il est devenu incrédule tout d'un coup, me demandant d'où je tenais cela. Mais se rappelle-t-on seulement d'où l'on tient ce que l'on sait, j'ai dit des livres, ou de mon père, je ne sais plus.

Tel jour je tombais bien, il voulait me montrer ce qu'il avait préparé pour la visite des enfants et j'avais essayé de lui expliquer qu'il n'avait pas besoin d'en faire autant ; lui qui a toujours cultivé la terre à la force de ce qui lui a été transmis le dos courbé, il semblait vouloir tout connaître de l'étymologie des végétaux. Nous étions sortis prendre un café (il m'avait invitée, avec sa manière si touchante de demander une faveur) et je regardais ses doigts abîmés pointer ce qu'il avait souligné. Quand j'eus réussi à capter son regard, en posant un index léger sur le dos d'une de ses mains, il accepta d'entendre l'âge des enfants qui viendraient en visite.

Nous ne savons pas nous quitter. Une fois il m'embrasse de bon coeur (et souvent il s'en excuse car soit il n'est pas rasé, soit il vient de sulfater, soit je suis trop bien mise et il ne veut pas me "froisser"), parfois il me serre la main distraitement en continuant à me parler tout le long, d'autres fois encore il reste planté comme un piquet en me laissant le choix de l'au revoir et lorsque je me décide à lui tendre la main, il la serre si fort que juste après vite vite, il souffle dessus pour faire passer ma grimace ! Lorsque je lui dis Bonjour ! Il me dit Adieu ! avec cette seule et incroyable intonation dans la voix qui m'étourdirait presque.

Je me souviens de cette fois où je me suis aperçue qu'il me suivait de loin dans ma promenade. Je me souviens des bouquets de fleurs des champs, des boutures, de nids tout ronds sur des branches cassées, du vin pour les dames, de son air frais le dimanche, son ennui poli avec ces messieurs au café, son regard complice alors, complice. Je ne sais pas tout, si savante, mais je sais quelques de ses secrets, tendus serrés dans son regard complice ; je ne sais rien, cela n'existe pas... Et il n'y a rien de plus précieux que ce rien qui n'existe pas sans lequel je n'existe pas. Qu'il ne m'abandonne jamais.

Je le vois demain.

 

15:13 Publié dans r | Lien permanent | Envoyer cette note

27.05.2008

Rendez-vous

Un été comme un autre mais ils peuvent être seuls en promenade. C'est peut-être la conscience de l'exception qui le précipite dans un chemin creux, l'entraînant elle bien plus loin qu'elle n'en a envie. En parlerons-nous ? Après... après... Les arbres se ressemblent toujours un peu et maintenant les gestes aussi ; mon vieux compagnon, donne-moi le temps. Ah voilà, tu gâches tout, tu ne sais plus profiter de l'instant. Je t'ai donné tant d'instants par le passé, dans ce chemin-là maintenant je veux du temps. Pour quoi faire ? Pour refaire les mêmes gestes mais les dire d'abord. On ne peut pas dire et faire ces gestes-là. Tu as peur. De quoi ? De dire et de ne plus avoir à faire. Mais il n'y a rien à en dire ! Alors c'est qu'il n'y a plus rien à faire. Pourquoi ce qui était si simple tu le rends compliqué ? Je ne te connaissais pas. Qu'est-ce qui a changé ? Je te connais. Alors c'est fini. Non, je t'ai mené où tu n'imaginais même pas, je veux continuer.

Du silence et des regards. Dire le premier mot, mais lequel ?

09:14 Publié dans r | Lien permanent | Envoyer cette note

04.12.2007

Right back

C'est un petit rien mais c'est un chagrin : ne plus pouvoir lire dans mon lit comme je l'ai fait pendant des années, calée entre mes oreillers, le dos rond, juste les mains qui dépassent,  à portée de main mes petites choses -et thé, café- à portée de regard tout, dehors, ou ma campagne ; cela est devenu impossible. Le kinésithérapeute suggère sur le ventre (cambrée, très bien, vos lombaires en ont besoin dit-il) sans pouvoir savoir que c'est dire adieu à de si longues années, belles années. Temps infini, temps oublié, temps étiré, temps pulvérisé, temps adouci, temps transcendé, sans temps lire et lire encore. Dans mon lit depuis l'enfance je lis. J'essaie d'imaginer... Lire, à plat ventre, les épaules qui dépassent, l'inconfort sur les coudes, lever les yeux et voir le mur, devoir me redresser pour attraper la moindre chose... Quoique, pour lire encore cent ans, je vais m'adapter.

15:49 Publié dans r | Lien permanent | Envoyer cette note

24.11.2007

Rat des villes, rat des champs

des villes

Ma petite fille alors je te portais. Et je portais aussi les courses et j'avais la poussette-canne sur l'autre bras. Nous avons fait ainsi des kilomètres, pris bus et métro. Je faisais vingt-cinq choses en même temps, dont te sourire et te rassurer. Je connaissais tous les trottoirs endommagés, je levais ta poussette sans même avoir à vérifier ; je connaissais les sorties les plus pratiques, les passages pour couper court, les cafés non enfumés, les toilettes les plus propres pour te changer, les rues qui offraient des abris quand il pleuvait, où monter dans un wagon pour être près de l'ascenseur à la station suivante.

Cette façon, sans y réfléchir plus que ça, de rentrer en moi. J'ai appris en deux jours, je crois, tout appris. Et je me sentais comme un vaisseau, un vaisseau amiral au milieu du bruit, de l'attente, dans la foule et la lumière des néons parfois toute la journée. La nuit jamais noire et sa vibration ronronnante qui ne s'éteint jamais. Cette sorte d'accoutumance, de résistance à tout. En ville.

Le temps automatique était interrompu d'heures étonnantes, désœuvrées, au jardin japonais : tortues, poissons rouges, érables, cerisiers en fleurs, pavillon de simple bois à défaut d'or (mais nous faisions des bouquets des feuilles de l'arbre aux mille écus).

Tu me dis que tu ne te souviens pas de tout ça.

 

Tout ce temps ma petite fille et voilà... Kyâ.

07:55 Publié dans r | Lien permanent | Envoyer cette note