06.08.2008
1+1=2 (la plupart du temps)
Quand mes enfants pleurent (quand ils pleurent), je sais presque toujours que dire, que faire. Je me suis demandé pourquoi. C'est sans doute parce que je les connais bien. Leurs larmes ont une histoire et je connais bien leurs histoires ; du moins j'en ai l'illusion.
Je me lève avant eux, je les vois endormis. D'une chambre à l'autre, comme ils préfèrent les baisers au réveil, je les éveille avec des baisers. Parfois avant d'atteindre leur lampe de chevet je me prends les pieds dans du linge sale, je me cogne à un lit (le petit orteil, le genou) ou il ne se passe rien lorsque j'allume une lampe ; en tâtonnant je trouve des piles ou une console de jeux au bout d'un fil. Mais presque tous les matins j'allume leurs lampes, je les vois profondément endormis et c'est à chaque fois pareil et différent (j'aurais dû écrire les nuances chaque jour). Je ne connais pas les bons mots, les bons adjectifs pour dire ce que je vois : je dirais douceur et miel, tranquille et abandonné que je n'aurais rien dit. Pendant les quelques minutes de silence où je les vois autant que je les entends respirer, il ne se passe rien, je les regarde en silence. Ils grandissent sous mes yeux et je viens constater (goûter?) cet invisible progrès chaque matin.
Chaque matin je reprends le fil de leur histoire alors qu'ils dorment encore. La ronde des objets qui leurs sont chers et les photos, lectures en cours, vernis à ongles, petite bouteille d'eau pour la nuit. L'ordonnancement des peluches chez celui-ci tout autour de sa tête ; je me demande si la nuit il ne se réveille pas pour les ranger à nouveau. Elles, ces corps de femmes qui se cachent encore un peu dans des corps de jeunes filles ; courbes de femmes sous les pyjamas tendres.
Je me penche, premier baiser. Joue, cou, épaule, tout est chaud et sent la nuit, le petit chat. Là il faut inventer chaque matin, raconter le temps qu'il fait dehors et selon, faire l'ours, le moustique ou faire la petite bête qui monte qui monte et qui chatouille, car à cet âge, tout marche ; à cet âge, ça marche encore... Leur parler, capter leur attention, les éveiller, les réveiller. C'est mon happening quotidien.
Tous ces rituels, pourtant, dès le réveil.
Une maison.
Toute assise au bord du monde que je puisse être, j'aime aussi beaucoup l'heure des repas. Là, maintenant, je pourrais essayer de nommer tout ce qui est en jeu au cours de ces repas pris en commun, de la façon de se tenir à table au respect pour celui qui est en train de parler (il y a bien des manières de se nourrir, bien des manières d'essayer de grandir) ; ou la coexistence pacifique d'adultes qui ne savent pas mêler leurs vies. Pas un repas ne ressemble vraiment au précédent, il y a tant de choses à dire, à faire dire, à taire sans en avoir l'air. Et beaucoup de questions à poser.
J'ai éteint la radio, croyant que les infos en fond sonore suscitaient des pensées qui généraient les questions. Ils posent quand même des questions. Lorsque même le sujet semble anodin, il vous tombe une question. Et on attend de vous que vous y répondiez, bien sûr. Est-ce parce que l'on est assis, tranquillement ? Parce que l'on a le temps de parler ? Parce qu'il s'agit de se nourrir justement ?
J'ai souvent beaucoup de mal à répondre aux questions, ou plutôt je ne suis pas sûre de bien y répondre ; car à la question : pourquoi les juifs et les palestiniens ne font pas la paix depuis le temps ? –cette question revient souvent, et les variantes à cette question sont nombreuses, et il faut la décliner selon les nationalités aussi, ce qui complique d'autant la réponse– je ne sais pas répondre, ni en quelques mots, ni en plus longs chapitres. Aucune commune mesure avec la question : qu'est-ce qu'il y a comme légumes dans le potage de ce soir ?
C'est à dire que je me pose moi-même beaucoup de questions dont mes réponses sont sans doute le reflet.
Il ne s'agit plus de ratiociner dans sa chambre (ce qui n'empêche pas d'ailleurs) pourtant il me semble être passée directement de l'étape adolescente-arrête-un-peu-avec-tes-questions à celle d'adulte qui doit répondre aux questions, sans avoir acquis de certitudes en aucun domaine ; et je me demande : est-ce bien normal que je ne sache pas donner de réponse définitive ? Et aussi : ne serait-il pas tellement plus simple d'adhérer à une idéologie quelconque dont il suffirait d'appliquer à toutes questions les réponses ? Quelles sont mes valeurs ? Comment savoir qu'elles sont opérantes ? Qu'est-ce que je change au cours du monde ? Etc.
Un jour j'avais écrit : je voudrais que cela s'arrête de devoir répondre aux questions des enfants. La musique des mots, l'intonation, la longueur de mes phrases, n'est-ce pas suffisant ? L'odeur des gâteaux, le linge propre, les baisers du matin, est-ce que cela sera suffisant ?
Le soir, dernier baiser, ma tête est pleine de leurs histoires de la journée. Ils vivent leurs vie, je vis ma vie et la leur. Je ne peux pas faire autrement, je ne sais pas faire autrement. Il y a ce qu'ils racontent et toutes ces petites choses invisibles, tues, ou parlant d'elles-mêmes. Tout ce qui n'est pas dit mais que je traduis, que je lis, que je vois. dans tant d'espaces, tant de creux dans lesquels leurs vies s'insinuent. Un vêtement que je lave souvent et je sais une préférence pour une forme seyante en ce moment, une porte complètement fermée qui m'oblige à frapper avant d'entrer et voilà qu'une vie très privée se dessine, cette mauvaise humeur à peine dissimulée en rentrant de l'école, je saurai bientôt, ces silences de plus en plus appuyés, cette réserve, sans doute, je ne saurai jamais. Je les connais si bien, je les ai connus au plus près, tout allait de soi, tout est à recommencer. Je peux toucher la chair d'inconnus en devenir. Que partageons-nous alors ? Que me reste-t-il ?
Leurs larmes, ce n'est pas si difficile alors d'en trouver la source. La plupart du temps.
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27.05.2008
"Un argument correct (...)"*
Je frappais à sa porte et il était là, toujours heureux de me voir, il m'ouvrait ses bras, me serrait, m'embrassait puis me rendait à moi-même en souriant. Il disait : viens, prends place. Prendre place, vaste problème. J'ai le souvenir précis, photographique, de sa chambre d'étudiant qui était le plus grand et le plus beau bordel qu'on puisse imaginer. Il était déjà retourné à son bureau en marchant simplement sur tout ce qui s'étalait par terre quand moi j'en étais encore à explorer, flairer, supputer la piste à emprunter pour le rejoindre un peu. Pour me donner une contenance je parlais de tout ce que je rencontrais sous mes pieds. Il m'écoutait, acquiescait, répondait, riait parfois et me disait (avec dans son regard bleu une lueur amusée) : vas-tu bientôt prendre place ? Je n'en étais qu'à la moitié du chemin, hésitant sur l'endroit où je désirais aller m'asseoir près de lui, mais le fauteuil, les deux chaises, le petit canapé, le lit lui-même tout était déjà investi de livres, de papiers, de journaux, de cartons et de vêtements. Je continuais à m'avancer, je ne savais plus quoi dire et le silence qui s'installait me semblait contraster singulièrement avec la chaleur de son accueil tout à l'heure. Le temps que je parcoure un livre c'est lui qui avait pris place, augmentant les piles indistinctes de part et d'autre ; et il était là, sur son lit, les yeux mi-clos ou, par moment complètement fermés je le crois vraiment, alors je pouvais le voir respirer mais j'étais paralysée par ce regard caché, par cette voix soustraite.
(Petits pas vers toi, encore un mètre, te toucher, prendre place -dans ce silence).
Quand je me décidais enfin, je me décidais à partir, sa voix bien claire énonçait un argument qui visait en plein coeur mon bavardage de l'heure précédente. Je partais en emportant plus de questions qu'en arrivant. Je savais que je reviendrais avec des réponses et d'autres questions, je savais qu'il m'adresserait à son tour des arguments imparables, ou, quel que soit le sujet, son simple bon sens, qui me donnait de troublants maux de tête à force de réfléchir ; je savais que je resterais debout au lieu d'oser m'installer, à le regarder être, je savais que ses silences me feraient croire que je devais partir.
Un jour je vins lui dire au revoir avant de partir en voyage, la scène fut identique, je ne trouvai même pas en cette circonstance exceptionnelle le prétexte de lui dire sa présence nécessaire, l'occasion de changer le cours de nos rencontres. Pourtant cette fois il me raccompagna et me dit en me serrant dans ses bras : prends soin de toi. Une fois partie et loin de lui, je réalisai ce que ces quelques mots inhabituels avaient en commun avec sa formule pour m'accueillir : la même invite à l'impératif. Quelques mots simples, clairs, qui affirmaient sans ambiguïté sa présence pour moi, un être-là ouvert au mien, mais qui me laissaient l'absolue liberté de décider, choisir, penser à mon tour.
J'eus l'occasion de frapper à nouveau à sa porte, qu'il m'ouvrît selon le même rituel mais dont j'avais enfin percé le mystère. Cette fois je pris place.
*"Eadem in diversis : modèles, simulacres, intentions, ambitions ou ce qui les annonce, sont les mêmes de la pierre jusqu'à la pensée agile, impalpable, instantanée, et pourtant, à l'occasion, plus dure et plus durable par sa rigueur, que la pierre que l'érosion effrite, que l'acide attaque, qu'un heurt ou justement un son peuvent réduire en poudre. Un argument correct est plus difficile à ébranler qu'un roc."
Roger Caillois, Le champ des signes.
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17.09.2007
Un jour, en mourant...
13:00 Publié dans u | Lien permanent | Envoyer cette note

